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Violences conjugales et enfant handicapé : l'impossible départ ?

Selon une enquête de l’Agence régionale de la santé menée en 2015, il existe une surreprésentation des familles monoparentales parmi les foyers comprenant un enfant en situation de handicap : 13 % lorsque les enfants ont entre 4 et 6 ans contre 9 % dans les autres familles, et 21 % contre 17 % chez les 10-12 ans. Mais lorsque l’un des parents est victime de violences conjugales, le départ devient plus complexe. Quels sont les mécanismes qui rendent une séparation encore plus compliquée dans ce contexte ?

Une situation pas si rare

Marie Rabatel est experte pour la Haute Autorité de Santé (HAS), Présidente de l’Association Francophone de Femmes Autistes, et est engagée contre les violences conjugales, et les violences sexuelles faites aux enfants. Elle a pu observer à de nombreuses reprises des situations où des mères d’enfants en situation de handicap, et victimes de violences par leur conjoint, avaient des difficultés à mettre un terme à leur relation conjugale. 

Jérôme Moreau, Vice-président et porte-parole de la fédération France Victimes l’atteste également. « Nous accompagnons chaque année 140 000 femmes victimes de violences conjugales. Parmi elles, certaines sont mères d’enfants en situation de handicap. Cela complique les démarches, et pose problème pour mettre en sécurité la famille et trouver un logement adapté. 

Aujourd’hui on a un déficit d’appréhension des pouvoirs publics de cette question, qui doit renforcer les accompagnements que nous réalisons. On dit qu’aucune victime ne doit rester seule, mais en fait aucune victime et sa famille ne doivent rester seules. Au sein de la fédération, l’accompagnement est pluridisciplinaire : juridique, psychologique et social. Et dans ces situations, l’accompagnement social prend tout son sens. »

Des mécanismes complexes à l’œuvre 

Lorsqu’un enfant est en situation de handicap, les difficultés pour un parent de se séparer d’un conjoint violent peuvent être amplifiées. Marie Rabatel identifie plusieurs mécanismes à l’œuvre : « La victime est souvent dans une situation de dépendance économique accrue, avec des difficultés à trouver un emploi compatible avec son rôle d’aidant, et des coûts élevés de soins et de services spécialisés. Il peut également y avoir une pression psychologique exercée par le conjoint, accompagnée de culpabilité. La victime peut craindre que la séparation ne perturbe encore davantage l’enfant, et c’est un argument qui peut être utilisé par l’agresseur. »

Elle pointe aussi du doigt la complexité des démarches administratives et judiciaires pour trouver un mode de garde adapté, dans un contexte où les services sociaux sont débordés. Mais également l’isolement social dont sont souvent victimes les parents d’enfants en situation de handicap, ainsi que la fragilité émotionnelle alimentée par une charge mentale accrue et une dévalorisation permanente par l’agresseur. 

Jérôme Moreau, lui, rappelle qu’une victime qui quitte le foyer conjugal a besoin de retrouver immédiatement un logement adapté, en sécurité, et proche des lieux de soins de l’enfant. « C’est une question extrêmement préoccupante, et c’est le défi des pouvoirs publics aujourd’hui, et des MDPH, de faire en sorte que les victimes puissent retrouver des logements familiaux intégralement accessibles. Il faut leur donner les moyens de partir. » 

Le porte-parole de France Victimes estime également que les aides et dispositifs dont bénéficie l’enfant doivent pouvoir être poursuivis sans rupture, afin de ne pas aboutir à une victimisation secondaire. « Avoir un enfant en situation de handicap ne devrait pas complexifier le parcours d’une victime de violences conjugales. Cela peut être, par exemple, plus compliqué pour elle de dénoncer les faits, et de casser la cellule familiale où l’enfant n’aura plus qu’un seul aidant. Et l’enfant doit être lui aussi considéré comme une victime, le faire passer de statut d’enfant exposé à enfant victime, afin qu’il soit reconnu et qu’il puisse éventuellement toucher des dommages et intérêts. »

Après des séparations, Marie Rabatel a aussi constaté des situations dégradées pour certains enfants. « Des enfants qui étaient scolarisés en milieu ordinaire avec une prise en charge des soins médicaux et paramédicaux en libéral, se sont ensuite retrouvés en établissement médico-social avec internat, car le parent ayant la garde s’y est retrouvé contraint, par épuisement ou manque d’argent. » 

Elle évoque aussi le cas d’une garde partagée entre les parents, où le co-parent s’oppose à un suivi psychologique pour l’enfant, ou encore à l’usage d’outils de communication qui peuvent le rassurer. « Cela peut développer des troubles du comportement chez l’enfant. » Enfin, il y a la situation des co-parents qui refusent de payer une pension alimentaire car ils ne sont pas d’accord avec le suivi paramédical de l’enfant. Après la séparation, les violences morales et économiques peuvent donc persister envers l’enfant et le parent victime.

Réussir à avancer dans cette situation

Que faire pour aider les personnes dans cette situation ? Jérôme Moreau recommande de téléphoner au numéro européen d’aide aux victimes, le 116 006, qui pourra ensuite orienter vers une association locale. « Chez France Victimes, l’accompagnement par une équipe pluridisciplinaire est intégralement gratuit pour les victimes, il n’est pas nécessaire d’adhérer à l’association. »

Marie Rabatel rappelle que sortir d’une telle situation est difficile mais possible, avec l’aide d’un réseau de soutien. « Chaque pas compte pour reconstruire une vie stable et sécurisée. » Ainsi, elle conseille de contacter des associations d’aide aux victimes, les services sociaux, mais également les organismes spécialisés dans le handicap, dont une coordination est essentielle.

« Les juges et travailleurs sociaux doivent être formés à l’intersection entre les handicaps et les violences conjugales. Il faut aussi développer des structures accessibles et adaptées pour accueillir les victimes, parents d’enfants en situation de handicap. »

Jérôme Moreau comme Marie Rabatel insistent tous les deux sur l’importance cruciale de développer des politiques publiques adaptées pour soutenir ces familles. « Les familles confrontées à la violence conjugale font face à des barrières majeures, notamment un faible taux de dépôt de plainte et des réponses institutionnelles insuffisantes. Par exemple, seulement 20 % des femmes victimes de violences déclarent ces faits, et encore moins lorsqu'elles s'occupent d'enfants handicapés, en raison de craintes liées à la perte de leur réseau de soutien ou à des représailles de l’agresseur. » rappelle l’experte HAS.

Ces situations appellent donc à des dispositifs de protection renforcés et spécialisés. « Actuellement, les dossiers MDPH mettent beaucoup trop de temps à être examinés pour permettre aux victimes de faire face aux dépenses liées aux rendez-vous paramédicaux, et donc de sortir de cette spirale des violences. De plus, depuis quelques mois, une note d’information du Ministère du travail, de la santé et des solidarités stipule l’accessibilité des femmes en situation de handicap aux « Maisons des Femmes / Santé », mais quid des femmes avec un enfant en situation de handicap ? »

Si cette situation ne rend pas un départ impossible, il le complexifie toutefois grandement. Et les pouvoirs publics ont encore beaucoup à faire pour épauler ces victimes et leurs enfants.

Si vous vivez une situation de violences au sein de votre foyer, vous pouvez contacter le 3919 à toute heure. Vous n’êtes pas seule.s.